La diversità delle acque

Le titre de cet ouvrage, La Diversité des eaux. Anthropologie d’un bien très commun, nous plonge d’emblée dans la dimension d’altérité que l’auteur propose de décrypter en parcourant les chemins de l’eau dans divers contextes contemporains. Enseignant-chercheur à l’université Milano Bicocca en Italie, Mauro Van Aken s’appuie sur une longue expérience de terrain qui l’a amené à croiser divers thèmes, de la Jordanie au Pakistan, autour des questions du pastoralisme nomade, de la condition des réfugiés dans les métropoles européennes, de l’agrobusiness au Moyen-Orient. Dans ce parcours, l’eau, domaine principal de ses recherches, est aussi l’aboutissement d’une trajectoire anthropologique. Elle permet en effet à l’auteur de lire et relire les agencements complexes des sociétés observées, qu’elles soient urbaines ou rurales, anciennes ou modernes. À travers ce prisme, il nous montre la valeur heuristique de l’eau et sa faculté à nous emporter au-delà d’une focale que l’on croirait très spécifique pour atteindre les points cruciaux de débats théoriques plus larges soulevés par l’anthropologie et d’autres sciences sociales.

2 L’ouvrage suggère implicitement une articulation en deux parties. Une première partie – le chapitre I, « Modernité de l’eau : flux, cultures et réseaux » et le chapitre II, « Relations irriguées : l’eau comme médium culturel » – permet à l’auteur de poser le cadre d’une lecture anthropologique de l’objet « eau », en nous amenant à en saisir les enjeux épistémologiques par une œuvre de déconstruction et de reconstruction. Dans la deuxième partie – chapitre III « Une révolution de l’eau : la Vallée du Jourdain » et chapitre IV « Saboter et manipuler la modernité : eaux et conflits locaux » – l’auteur approfondit l’analyse de ses terrains sans jamais déconnecter ces ethnographies d’une réflexion théorique plus globale.

Un premier mérite de cet ouvrage est d’historiciser l’eau et son rapport avec les diverses cultures, dont l’auteur souligne l’imbrication étroite. Il nous oblige par là à défaire remarquablement la dichotomie du « grand partage » nature/culture que l’approche techniciste du développement hydraulique ainsi que certains a priori de nos traditions intellectuelles nous ont habitués à percevoir comme allant de soi, comme universelle, presque « naturelle ». Plus que la simple centralité d’une eau réduite à son statut de ressource vitale, la caractérisation cruciale de cet élément se situe, selon Van Aken, dans sa « relationalité », à savoir la puissante capacité de l’eau à « mettre en relation » le spectre varié des phénomènes socio-culturels, et d’en sortir transformée, imprégnée de cette composante sociale qui la modifie sans cesse, de même qu’elle est elle-même modifiée. De cette imbrication localisée de l’eau jointe à sa valeur « relationnelle » découle sa diversité, au point que nous devrions parler d’eaux – au pluriel – plutôt que d’eau au singulier. Ainsi, en dépouillant l’eau de son caractère « universel », grâce à une approche qui la saisit selon les formes par lesquelles elle se « localise » dans des contextes variés, Van Aken la propose comme indicateur de l’altérité et de la diversité socio-culturelle, plaidant la pertinence et la fécondité des approches anthropologiques de l’eau. La seconde partie de l’argumentation repose sur un autre pilier de l’approche anthropologique. L’idée est qu’en observant les formes de la diversité de « l’autre » notre réflexion est immanquablement portée à se pencher sur « nos » propres formes socio-culturelles. Ainsi, c’est grâce au regard profond que l’on peut adresser aux « eaux des autres » que nous arrivons à déconstruire les bases d’une tendance dominante à naturaliser, désincarner du social et dépolitiser « nos eaux », celles de « chez nous ».

L’accent mis sur la valeur politique de la gestion de l’eau est une autre contribution fondamentale de cet ouvrage. Contre les risques d’une tendance – aussi dangereuse et mystificatrice que le réductionnisme techniciste des agents du développement hydraulique – qui voudrait confiner le regard anthropologique aux aspects symboliques de l’eau (mythologies, croyances, rituels…), l’auteur décrypte soigneusement les configurations de la relation forte entre rapports de pouvoir et usages sociaux de l’eau. Ces derniers sont saisis dans leurs aspects matériels comme dans les formes d’appropriation des savoirs, à l’échelle des micro-politiques locales comme à l’échelle plus globale (et plus analysée) de l’hydro-politique nationale ou internationale. Van Aken conduit cette opération de re-politisation de l’eau en restituant sa prégnance anthropologique au sein de l’approche du politique et en échappant aux pièges des catégories aujourd’hui dominantes, telle celle de la « gouvernance », qui ont pénétré de manière croissante la recherche en sciences sociales. C’est ainsi une histoire de l’idéologie coloniale, comme moment fondateur d’une mission civilisatrice mise en pratique par l’eau, comme vecteur de discipline et de subordination des sociétés « autres », qui se dessine et met en lumière un héritage dont les marques sont visibles jusqu’à nos jours. Bonne à boire, bonne à penser, l’eau est tout aussi foncièrement bonne pour décrypter cette complexité du politique dans son sens plus proprement anthropologique et dynamique. Ainsi, le prétendu clivage entre une approche symbolique de l’eau et une approche socio-économique ou politique s’estompe lorsqu’on remarque que même la dimension du sacré, si fréquemment associée aux eaux « traditionnelles », n’a pas disparu avec l’industrialisation, l’urbanisation, la centralisation de l’eau : elle s’est plutôt habillée de nouvelles formes, de nouveaux mythes et imaginaires relatifs à l’État, le citoyen, la nature, le progrès, la modernité, la rareté. Ce sont ces catégories, et d’autres encore, que ce regard approfondi des anthropologues, sur l’eau, est capable de nous faire décrypter de manière originale. Van Aken nous le montre remarquablement bien en faisant notamment dialoguer des productions scientifiques qui souvent s’ignorent entre elles (littérature anglo-saxonne, études en langue française – moins riche et plus tardive – et travaux des auteurs du Sud).

Si l’apport théorique à une « anthropologie des eaux » – on pourrait sans doute dire à l’anthropologie tout court – apparaît fondamental dans l’ouvrage, il faut conjointement apprécier l’importance des matériaux empiriques que l’auteur y fournit. Plus évident dans la deuxième partie consacrée à l’analyse détaillée de son terrain principal (Jordanie), cet ancrage dans l’ethnographie est également obtenu par l’auteur en parsemant d’exemples concrets les deux premiers chapitres où il est principalement question de définition de l’approche et de ses fondements théoriques. Le moment ethnographique assume ainsi toute son importance dans la relation dialectique avec la théorie, et dévoile la richesse d’un parcours complexe, qui va des tentes bédouines aux serres de l’agrobusiness du Jourdain, en passant par les champs cultivés des paysans pakistanais ou par les campagnes urbanisées d’Italie et les récentes mobilisations pour la républicisation de l’eau. À cela s’ajoute la contribution à ce que l’on pourrait étiqueter comme « réflexivité », lorsque l’auteur regarde rétrospectivement son parcours d’ethnographe et s’interroge sur les causes qui l’ont empêché de « voir l’eau » tout en la regardant, dans une première phase de ses recherches, lorsqu’il était lui-même encore piégé par les catégories analytiques dominantes qui favorisent l’invisibilisation de l’eau en tant que phénomène socioculturel complexe.

Finalement, c’est par une remarque formelle que nous voudrions conclure cette note. Du point de vue de l’écriture, l’auteur nous a paru novateur dans le style qu’il arrive à « construire » pour traiter son sujet : agréable et d’une grande fluidité, cette écriture se donne le droit de forger plusieurs néologismes très évocateurs et de puiser dans un appareil lexical qui fait découvrir au lecteur la richesse des métaphores d’origine hydrique dont notre langage commun est parsemé. Ce dernier est le seul aspect qui très probablement finira par se perdre dans la traduction de l’italien à d’autres langues, une traduction qu’à notre avis l’ouvrage mérite pour son originalité et pour son intérêt scientifique, intérêt qui pourrait être partagé par un public sans doute plus large que celui des « spécialistes » de l’anthropologie de l’eau.

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Pour citer cet article Casciarri Barbara, « Note de lecture », Autrepart 2/ 2013 (N° 65), p. 191-193 URL : www.cairn.info/revue-autrepart-2013-2-page-191.htm. DOI : 10.3917/autr.065.0191